Décloisonner, verbe actif

Décloisonner, verbe actif

Media :

L’information Psychiatrique,vol. volume 90, no. 5, 2014

Auteurs :

Jean-Luc Roelandt, Directeur du Centre collaborateur de l’OMS pour la recherche et la formation en santé mentale

Texte Intégral :

Parler de la place de la médecine générale en santé mentale, c’est interroger le système de santé dans sa globalité.

L’Organisation mondiale de la santé affirme, depuis 2001, la place centrale des soins de santé primaires pour les personnes qui ont des troubles psychiques dans le monde.

L’enquête Santé mentale en population générale : images et réalités montre que 32 % des personnes interrogées en France présentent une probabilité de trouble psychique au MINI1, la moitié d’entre elles est gênée dans la vie de tous les jours, au travail ou dans les relations avec les autres. Seul un sixième se sent malade et la moitié de ceux qui ont un trouble ira en parler à son médecin généraliste, à sa famille ou à un proche. Seul un dixième des personnes ayant un trouble aura un contact avec les services de psychiatrie de secteur et un centième d’entre elles sera hospitalisé.

Ces tendances sont mondiales.

La médecine générale est concernée au premier chef pour la santé mentale et les soins aux personnes présentant des troubles psychiques. Elle est non stigmatisante, d’accès direct, elle accompagne le soin du corps et de l’âme. Elle est efficace bien souvent à elle seule et souvent elle est le premier recours, voire le suivi au long cours. Elle doit être en première ligne si on veut que la santé somatique des personnes ayant des troubles psychiques soit mieux appréhendée afin de combattre le fossé d’espérance de vie des personnes ayant des troubles psychiques sévères.

La médecine générale a la confiance des citoyens et des familles, c’est donc vers elle que s’oriente le suivi au long cours des parcours de soins. C’est là que cela commence, c’est là que cela finira.

Les personnes ayant des troubles psychiques sont des citoyens comme les autres et ils ont les mêmes droits, dont le droit d’être bien soigné.

C’est peut-être à ce niveau que la psychiatrie doit faire un effort considérable d’ouverture : qu’elle intègre le système de santé général veut dire qu’elle sorte radicalement de ses structures de secteur classique, émanation de l’hôpital, pour se décentrer vers les soins primaires et l’inclusion sociale. Qu’elle travaille avec la médecine générale comme le font tous les spécialistes autres que les psychiatres. Qu’elle n’accepte pas que les patients psychiatriques n’aient pas de médecins traitants. Qu’elle se dote de moyens adéquats pour le dossier du patient soit partagé avec tous les acteurs qui concourent à ces soins, que la psychiatrie ne soit qu’un des recours dans le système général.

L’enquête que le Centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé pour la recherche et la formation en santé mentale/ EPSM Lille-Métropole (CCOMS, Lille, France) et le centre hospitalier spécialisé La Chartreuse de Dijon ont faite auprès de 2000 médecins généralistes en France, grâce à l’implication des secteurs de psychiatrie publique volontaires, montre à l’évidence les progrès à faire afin que cette coopération soit réelle : impression que rien n’a changé depuis des décennies et que la sortie vers les structures de psychiatrie de secteur en ville s’est faite de l’hôpital en autarcie. Le cri, l’appel des médecins généralistes est important : nous devons opérer, collaborer, changer de pratiques.

Les services de psychiatrie de proximité se doivent de travailler étroitement avec l’ensemble du système sanitaire et social, la psychiatrie publique doit faire un effort pour s’implanter dans les maisons de santé pluri-professionnelles, les cabinets de groupes, les services de soins infirmiers, garder un lien étroit avec les pharmaciens et permettre l’accompagnement vers les soins dans la cité des personnes en situation de handicap psychique.

Cela nécessite la mobilité des équipes, l’ouverture réciproque des mentalités, une formation commune et la mise en place dans les services même de psychiatrie publique de proximité une offre psychothérapique articulée à la médecine générale. Car, ne nous trompons pas, les médecins généralistes ont peu de temps, ne sont pas tous formés. Rappelons que dans la prévention des tentatives de suicide et des suicides, dans bien des cas, il y a eu une consultation chez le médecin généraliste un mois avant le passage à l’acte.

Il y a donc dans le cursus médical un effort de formation commune et obligatoire à faire, de psychiatrie et de sensibilisation en santé mentale. Et il faut ensuite faire en sorte que l’ensemble des médecins psychiatres écrivent aux médecins traitants chaque fois qu’ils voient un patient. Sinon, la France sera toujours aussi bien placée dans la consommation de psychotropes. Cette modification devrait être facile, avec une pédagogie adaptée à un vécu, une modification tarifaire pour accorder plus de temps à l’écoute et un travail décidément en commun avec les services de psychiatrie de proximité.

Il en est de même de la participation de tous les acteurs aux conseils locaux de santé mentale qui fleurissent en France grâce à l’implication des équipes de psychiatrie, des élus et des usagers. Si l’on veut que les soins de santé primaires y participent, il faudra aussi que l’activité de la médecine générale ne réponde pas uniquement au paiement à l’acte mais que la part de prévention et leurs participations aux actions communautaires soient budgétées. L’avenir des services de psychiatrie et territoriaux passe par une collaboration étroite et une articulation aux soins de santé primaires.

La stratégie nationale de santé en France est une opportunité à saisir maintenant. Pour ne pas avoir, dans 20 ans, à refaire le même constat calamiteux entre psychiatrie et médecine générale. L’avenir est devant nous. Il ne demande qu’une modification de nos manières de penser et donc d’agir.

1 MINI : Mini International Neuropsychiatric Interview.